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vendredi 17 février 2012

Multi BD lance le blog "Nørdix"

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Au vu du véritable foisonnement d'oeuvres innovantes, fortes et personnelles qui nous proviennent du "Grand Nord" depuis quelques années (du Norvégien Jason à la Suédoise Joanna Hellgren en passant par la Finlandaise Amanda Vähämäki), nous avons eu l'envie d'entamer une exploration plus complète de ce "nouveau continent du Neuvième Art" formé par la Scandinavie et l'Europe du Nord. Nous avons donc lancé le blog NORDIX qui réunira des chroniques, des actualités et des entretiens avec les acteurs majeurs de la scène nordique. Nous entamons ce voyage par un entretien inédit avec les responsables éditoriaux de la revue lettone KUS! (qui s'était vue décerner le Prix de la Bande Dessinée alternative au dernier Festival d'Angoulême).
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dimanche 21 août 2011

jeudi 18 août 2011

Cinq questions à LUC BRUNSCHWIG

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A l'occasion de la parution du premier tome de Car l'Enfer est ici, la suite directe de l'excellent thriller du Pouvoir des Innocents, nous avons eu l'envie de poser quelques questions au talentueux LUC BRUNSCHWIG. Ce dernier s'est en effet imposé comme l'un des meilleurs scénaristes français et ce dès ses premiers ouvrages parus il y a bientôt 20 ans. Alliant à la fois la maîtrise des codes des genres, la densité romanesque de ses récits, l'efficacité de sa narration, la pertinence d'un propos et la profondeur psychologique de ses personnages, Luc Brunschwig ne cesse de surprendre et de captiver ses lecteurs. Pour notre plus grand plaisir, l'auteur des superbes Holmes et La Mémoire dans les Poches (notre "album de l'année 2006") lancera également une nouvelle série (Urban) au mois de septembre toujours aux éditions Futuropolis. Bonne lecture!
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Nicolas : J'ai le sentiment que votre travail prend racine dans l'œuvre de deux scénaristes importants: Alan MOORE et Jean VAN HAMME . Ce dernier a apporté un nouveau souffle à la Bande Dessinée franco-belge au travers d'une exploration des genres (du thriller à l'heroic fantasy) et d'une écriture dynamique et efficace. Alan Moore a de son côté détourné et "déconstruit" les genres en leur donnant une portée à la fois "politique" et "littéraire". Votre série Le Pouvoir des Innocents pourrait être le confluent d'œuvres comme SOS Bonheur et V pour Vendetta. Ces deux ouvrages (et leurs auteurs) ont-ils eu une influence sur votre parcours?

LUC BRUNSCHWIG : Autant Alan Moore m'a clairement montré jusqu'où une BD distractive pouvait se permettre d'aller en terme de profondeur et d'investissement personnel, autant Jean Van Hamme n'a pas influencé mon écriture... ceci pour une simple raison : c'est que je ne me suis intéressé à lui qu'après avoir commencé ma carrière. Les gens qui lisaient le scénario du Pouvoir des Innocents me répétaient sans arrêt que je devais adorer XIII.
Mais non, je n'avais pas lu cette série, ce que, je me suis empressé de faire pour comprendre à quoi ils faisaient allusion.
C'est comme ça que j'ai lu les 7 excellents premiers tomes de cette saga (La Nuit du 3 Août venait tout juste de sortir) et découvert l'efficacité d'écriture de Van Hamme, sans qu'elle m'influence outre mesure, vue qu'elle était déjà intégrée dans ma façon d'envisager mes histoires...
Si je devais donner deux autres influences à mon écriture, je parlerai plutôt de Will EISNER, pour la portée sociale et intimiste de ses œuvres, l'humanisme chaleureux et pourtant "pas dupe" qui s'en dégage... et Frank MILLER, qui à la même époque qu'Alan Moore a introduit avec un talent impressionnant la notion de polar et de psychologie dans les scénarios de superhéros, à travers ses grands récits pour Daredevil ou Batman...

Nicolas : J'ai également le sentiment que votre œuvre se construit autour de personnages qui se heurtent brutalement à une société en plein dysfonctionnement. Ce thème semble se décliner dans plusieurs de vos séries au travers d'approches différentes (dans Le Pouvoir des Innocents, Le Sourire du Clown, La Mémoire dans les Poches ou Makabi/Lloyd Singer). Il existe une forme d'affrontement constant entre le "simple citoyen" et le système qui l'entoure, entre le "Monde des Idées" et la "Réalité". Comme dans V pour Vendetta, vous semblez vous interroger sur la difficulté de défendre une cause sans que les moyens employés ne finissent par la pervertir.

LUC BRUNSCHWIG : Je crois surtout que c'est un profond reflet de ma propre histoire... Je suis quelqu'un qui a été très protégé du monde durant toute mon enfance par une maman-poule. Me confrontant peu à la réalité, j'en avais un vision très floue et quand j'ai quitté ma famille pour faire mes études à l'âge de 18 ans, le choc a été carrément brutal. Je me suis rendu compte que je ne comprenait rien aux relations humaines, aux codes qui régissent intuitivement la société... J'étais paumé. Pourtant, je sentais que c'était important et nécessaire de comprendre comment tout cela fonctionne, sous peine de vivre apeuré et coupé du monde jusqu'à la fin de mes jours.
Du coup, j'ai utilisé la bande dessinée, qui est depuis toujours ma passion, comme d'un laboratoire, utilisant mes personnages, leurs échanges et les histoires auxquelles ils sont confrontés pour expérimenter et développer ma propre connaissance du monde et des autres.
J'y mettais toutes mes interrogations, je développais mes propres théories sociales, politiques, psychologiques...
Ca a l'air bizarre dit comme ça, mais c'est vrai que mon petit laboratoire mental m'a permis de développer une connaissance étonnamment juste d'un sujet auquel je ne comprenais strictement rien... et d'en faire le cœur même de mon travail.

Nicolas : Le "récit de genre" semble vous attirer plus particulièrement. Vous explorez la science-fiction (Urban, Après la guerre), le fantastique (Les nouvelles aventures de Mic Mac Adam), l'héroic-fantasy (Vauriens, Angus Powderhill), le "polar victorien" (Holmes), le thriller, etc... Le genre (et principalement la SF et l'anticipation) est-il un moyen pour vous d'approcher le "réel" de manière détournée? D'être à la fois dans le divertissement et l'évasion tout en touchant à des notions concrètes?

LUC BRUNSCHWIG : Oui, complètement. Le genre m'a bercé toute mon enfance... C'est ce qui a motivé mon envie de faire de la BD... et au delà-même du genre, l'aspect feuilletonnesque, la possibilité de retrouver de mois en mois dans les comics les mêmes personnages dont on suivait l'évolution sentimentale, professionnelle, psychologique, c'est ce que m'a toujours attiré dans ce type d'histoire, la possibilité de suivre des personnages, d'approfondir la connaissance qu'on a d'eux et de suivre l'histoire par empathie pour eux et ce qu'ils vont advenir (contrairement à la BD franco-belge classique qui n'offrait que des aventures avec des personnages sans dimension réaliste)... Ca permet de faire tout ça, d'évoquer le quotidien et la réalité, sans ennuyer le lecteur avec des aspects trop autobiographiques et nombriliste qui sont souvent d'un ennui mortel
C'est aussi une des raisons de mon amour pour le polar... car finalement dans toute époque, la police est toujours au contact des réalités de son temps. Donc, le polar, c'est la possibilité d'aborder la réalité d'une société dans ses aspects les plus noirs (en terme de thématique) et les plus dynamiques (en terme de narration).

Nicolas : Avec Holmes et Les Enfants de Jessica, vous travaillez sur un format de 32 pages (hérité de la collection "32" des éditions Futuropolis). Ce format semble particulièrement bien vous convenir (à vous et à vos dessinateurs) car vous jouez sur une grande densité narrative tout en gardant un rythme et une intensité "feuilletonesque"...

LUC BRUNSCHWIG : Enfin, disons que 32 est une base, un format minimum, qui ne doit pas être limitatif... Il faut que les récits découpés en chapitres puissent donner pleinement ce qu'ils ont à donner, donc pouvoir se permettre d'aller bien au-delà de 32 pages si un morceau d'histoire le réclame (la preuve, Car l'Enfer est ici et Urban feront tous les deux 48 planches de BD)... C'est une liberté énorme et une volonté affichée par Futuropolis d'offrir une autre approche à l'idée de feuilleton, de série en Bande Dessinée... en restant toujours dense et percutant dans la narration, avec beaucoup de fond dans les récits.

Nicolas : Aviez-vous l'envie d'offrir de nouveaux cycles au Pouvoir des Innocents dès la fin du premier cycle de 5 tomes en 2002? L'idée de consacrer une série au procès (Car l'Enfer est ici) et une autre aux Enfants de Jessica (situé 10 ans après le procès) est-elle venue naturellement?

LUC BRUNSCHWIG : Quand nous sommes arrivés aux dernières pages du dernier tome du Pouvoir des Innocents, il nous a été impossible de boucler le récit sans imaginer ce que la présence de Jessica Ruppert et de ses idéaux humanistes allaient provoquer comme bouleversements dans une Amérique de plus en plus à droite.
On s'est mis à définir ce que les USA deviendrait 10 ans plus tard, en partant du principe que Jessica avait effectué deux mandats à la mairie de New-York et était entrée au gouvernement. On a vu ce qui constitue les bases des Enfants de Jessica, à savoir un aspect très positif : Jessica a effectivement fait de New-York un lieu à la pointe du social et de l'écologie et un aspect très négatif : la ville est seule aux USA à proposer toutes ces améliorations, attirant de ce fait énormément de gens, sans pouvoir absorber toute cette demande, provoquant un déséquilibre et une insécurité que récupèrent des groupuscules d'extrême-droite...
C'était une base de départ intéressante, mais plus un contexte qu'une véritable histoire, il nous fallait un peu de temps pour dégager une vraie histoire, des personnages qui nous permettraient de la faire vivre aux lecteurs... on s'est donc donné le temps du Sourire du Clown pour voir si on y arrivait. Immodestement, nous avons pensé qu'on avait un vrai récit à proposer et on s'est lancé...
Restait cependant un problème... entre le Pouvoir qui se passe en 1997 et sa suite qui est sensée se dérouler en 2007, on zappait complètement un évènement majeur de l'histoire contemporaine (surtout dans un récit qui prend New-York pour cadre) : le 11 septembre 2001. Il paraissait invraisemblable de ne pas en parler... j'ai donc commencé à mettre en place un récit qui confrontait notre histoire de terrorisme intérieur avec le terrorisme extérieur qui avait frappé les USA... ça a donné Car l'Enfer est Ici... où effectivement le procès de Joshua Logan et son résultat devient un enjeu politique majeur... alors que, rappelons-le, Logan est innocent de tous ces morts dont on l'accuse. C'est le récit de son combat avec sa femme, des gens qui récupèrent le symbole d'opposition à Jessica qu'il représente. Ce n'était pas prévu au programme (enfin pas au moment où nous avons bouclé le tome 5 du Pouvoir), mais c'est un récit excitant qui nous permet de raconter une autre histoire de l'Amérique, qui malgré ses différences pointe du doigt beaucoup de réalités qui nous affectent tous par ricochet (on sait l'influence des USA sur nos vies quotidiennes).
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Entretien réalisé en août 2011 via courrier électronique pour la libriaire Multi BD.
Mes sincères remerciements à Luc Brunschwig pour sa disponibilité. Nicolas Verstappen.
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mardi 16 mars 2010

Entretien exclusif avec SETH

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Un entretien exclusif avec SETH, l'auteur de La Vie est belle malgré tout, Wimbledon Green & George Sprott, est désormais disponible sur l'espace alternatif de notre librairie: XeroXed.be.
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Signalons aussi une offre spéciale sur plusieurs titres dont le Wimbledon Green de Seth.
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Wimbledon Green de Seth, Le Seuil, 12.00€ (au lieu de 21.00€)
Locas t.1 de Jaime Hernandez, Le Seuil, 12.00€ (au lieu de 21.00€)
Locas t.2 de Jaime Hernandez, Le Seuil, 12.00€ (au lieu de 22.00€)
Palomar City t.1 de Gilbert Hernandez, Le Seuil, 12.00€ (au lieu de 19.00€)
Palomar City t.2 de Gilbert Hernandez, Le Seuil, 12.00€ (au lieu de 22.00€)
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(Certaines réductions indiquées ci-dessus sont temporaires et sont sujettes à des modifications ultérieures)

samedi 9 février 2008

XeroXed #5: James Kochalka Superstar

© 2008 XeroXed, James Kochalka & Ego comme X

Le cinquième carnet XeroXed est paru hier! Il reprend un entretien avec James Kochalka ainsi que quatre illustrations inédites de son chat Spandy. Ce livret est offert à l'achat de la version française du superbe American Elf (paru chez Ego comme X).
La première version du XeroXed #5 (avec couverture sur film transparent) est limitée à 50 exemplaires...

mardi 5 février 2008

Pauline Martin: entretien augmenté

Notre entretien avec Pauline Martin vient d'être publié sur le site de du9 dans une version augmentée. On y retrouvera ainsi une nouvelle série de questions concernant son livre Ce que je sais de ma maman (paru en novembre 2007 chez Albin Michel Jeunesse) . Cliquez sur l'image pour accéder au lien:

vendredi 14 décembre 2007

Notre album de l'année!

Là où vont nos pères de Shaun Tan, Dargaud (Long Courrier), 13.50 € (au lieu de 15.00€)

© 2007 Dargaud & Shaun Tan

"Schockingly imaginative... One of the best graphic novels of the year" (Jeff Smith, Bone) . "An absolute wonder" (Marjane Satrapi, Persepolis).

L'auteur australien Shaun Tan nous invite à découvrir le parcours d'un émigrant contraint de quitter son épouse et sa fille afin d'assurer à sa famille un avenir meilleur. Cet album entièrement muet et magnifiquement illustré nous plonge progressivement dans la peau de cet homme perdu en terre lointaine. Nous tenterons avec lui de décrypter la langue et les coutumes d'une culture qui nous est inconnue. Nous tenterons de trouver notre place dans cette impressionnante mégapole qui pourrait être l'une des Cités Obscures de François Schuiten et Benoît Peeters. Nous rencontrerons aussi d'autres émigrants qui nous ouvriront leur porte et nous offriront le couvert. Mais ils partageront avant tout avec nous le récit difficile de leur errance qui trouve son origine dans la misère, la guerre et la tyrannie. Inspiré par les témoignages de ses parents et de nombreux autres émigrants, Shaun Tan a consacré quatre années de sa vie à réaliser ce magnifique ouvrage; quatre années de travail qui lui ont permis de nous offrir un album tout à la fois fluide, riche, profond, touchant et juste. Récit complet accompagné d'un carnet d'entretien exclusif avec l'auteur réalisé par notre librairie (offert à l'achat de l'album)! Auteur: Nicolas Verstappen.

Cet album fait partie de la sélection officielle du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême 2008!

Quelques planches sont consultables sur le site des éditions Dargaud.

Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus, vous pouvez découvrir ICI les "étoiles" attribuées à cet album sur le site Bulle d'Air.

© 2007 XeroXed.be & Shaun Tan

Le carnet contient un entretien exclusif de 13 pages avec Shaun Tan. L'auteur y revient longuement sur l'ensemble de ses choix esthétiques et narratifs dont celui d'aborder un album muet. La maquette du XeroXed #X reprend diverses cartes d'immigration dont le fac-similé d'une "étiquette" d'identification fixée sur le manteau ou la robe des passagers à leur arrivée à New York. Cette étiquette est attachée à la couverture du livret au moyen d'un rivet et d'une ficelle comme en 1923. De plus, Shaun Tan nous a fait parvenir un cachet "officiel" d'immigration qu'il a conçu spécifiquement pour cet album. L'étiquette d'identification est donc marquée de ce tampon dont le texte est écrit dans la langue imaginaire de l'ouvrage. Le tirage du carnet est limité à 200 exemplaires. Il est offert à l'achat de l'album Là où vont nos pères.

dimanche 21 octobre 2007

Entretien avec Cédric Manche

Un entretien avec Cédric Manche, l'auteur de Panorama et de J'ai tué Géronimo (avec Loo Hui Phang chez Atrabile), est désormais disponible dans notre "espace alternatif" (cliquez sur l'image ci-dessus pour vous y rendre).

lundi 20 novembre 2006

Entretien avec Yann & Berthet

Poison Ivy tome 1 - Berthet & Yann - © 2006 Yann/Berthet/Dargaud


Est-il encore besoin de présenter le duo Yann/Berthet ? Leur série Pin-Up, qui compte déjà neuf volets (Dargaud), est connue de tous les amateurs de Bande Dessinée.
Ces deux auteurs se sont permis une petite incartade en travaillant sur les deux tomes de Yoni parus chez Dupuis. Ce diptyque s’éloigne de l’univers de leur collaboration précédente puisqu’il nous invite dans un récit d’anticipation dont certains codes ont été empruntés aux récits de super-héros. Ces codes se retrouvent aussi dans leur nouveau projet baptisé : Poison Ivy (Dargaud). Cette série nous replonge dans l’univers familier de Pin-Up, celui de l’Amérique à l’aube de la seconde Guerre Mondiale, mais avec un ton radicalement différent. L’humour et la dérision y sont omniprésents pour le plus grand plaisir des amateurs du genre !
Dans l’entretien qui suit, Yann et Berthet reviennent sur l’élaboration de cette série qui trouve ses origines dans un hommage qu’ils avaient rendu à un personnage emblématique de la bande dessinée américaine : Captain America !
Deux cases tirées de l'anthologie Captain America: Rouge, Blanc & Bleu © Marvel France

Nicolas : Comment avez-vous été abordé pour travailler sur ce récit de Captain America ?

Berthet : De manière assez simple en fait. J’ai reçu un coup de téléphone d’un des éditeurs de Marvel. Il avait eu l’occasion de lire Pin-Up en anglais et il nous proposait d’écrire une histoire dans ce contexte-là. On connaissait mal le personnage mais l’idée d’avoir quelques planches éditées par Marvel nous semblait amusante. On a traité ce récit de manière plus humoristique que dans Pin-Up. En réalisant ces pages, nous nous sommes rendus compte que nous nous plaisions dans ce genre de registre. Cette expérience influencera les choix que nous ferons par la suite.

N : Vous conserverez le concept de « super-héroïne » pour les séries Yoni et Poison Ivy. Vous connaissiez bien cet univers ?

Berthet : Le concept nous plaisait beaucoup. Je lisais des aventures de super-héros quand j’avais 15-16 ans. Mais je ne les suivais plus vraiment depuis.

Yann : Nous avons conservé cet aspect mais notre approche reste différente. Dans Poison Ivy, nous sommes loin de la logique des super-pouvoirs. Nous démarrons une aventure classique où tout est expliqué. On conserve un univers franco-belge, sans cape ni collants.
Un des deux libris du tirage spécial de Yoni tome 1 réalisé par Multi BD & Boulevard des Bulles
© Dupuis/Yann/Berthet

N : Sur ces planches de Captain America, vous avez aussi travaillé avec un autre rythme, plus rapide. Cet aspect semble vous avoir attiré.

Berthet : Oui, ce type de dessin permet une plus grande rapidité. J’ai à nouveau perdu ce rythme sur Yoni car il y avait bien plus de décor que sur Captain America.

Yann : Yoni tenait de l’envie de tenter une nouvelle expérience après Captain America. Mais le dessin plus réaliste de Yoni ne correspondait pas au type d’humour que nous avions envie d’utiliser.

Berthet : Avec Poison Ivy, nous reprenions le personnage qui apparaissait dans des strips humoristiques placés dans les albums Pin-Up. Si on donnait à ce personnage sa propre série, il me semblait évident que nous travaillerions avec un style graphique moins réaliste. Celui-ci correspond mieux aux gags de Yann et à ceux que je rajoute.

N : L’univers de Poison Ivy a-t-il été compliqué à mettre en place ?

Yann : Non. C’est une période sur laquelle nous avons déjà beaucoup travaillé. Nous conservons nos références principales, celles de l’Amérique et de la seconde guerre mondiale.

N : Le personnage de Poison Ivy est par contre fort différent quand nous le découvrons dans sa propre série. Dans Pin-Up, elle est une véritable icône glamour, mais ici elle apparaît comme une jeune sauvageonne qui n’a pas encore son physique d’adulte. Etait-ce un traitement volontaire ?

Berthet : Nous voulions prendre ce personnage à ses débuts et montrer comment il a évolué, comment il a obtenu ses pouvoirs. Mais ce personnage nous échappe aussi un peu car nous ignorons s’il va devenir aussi « vamp » que dans Pin-Up. Les lecteurs attendent du glamour, une femme plus sexy mais nous avons envie de lui donner sa propre vie ; une vie qui doit donc nous échapper en partie. Son physique change déjà au cours du premier album puisqu’elle se féminise dans la séquence du désenvoûtement. Nous ne voulions pas écrire les aventures d’une héroïne en culottes courtes mais je veux néanmoins la garder encore un peu ado (comme sur la quatrième de couverture). Elle changera peut-être après.
Poison Ivy sur la quatrième de couverture - © 2006 Dargaud/Yann/Berthet

N : Comment est venue l’idée de créer ce spin-off de Pin-Up ?

Berthet : Nous ne voulions pas vraiment lier les deux séries. C’est avant tout un clin d’œil plus qu’une série parallèle. Nous aimerions que cette série soit abordée comme une nouvelle série. On aimerait qu’elle s’écarte le plus possible de Pin-Up.

Yann : Il existe d’ailleurs une confusion. Certains lecteurs pensent qu’il s’agit de la jeunesse de Dottie (ndlr : un personnage qui sert de modèle au dessinateur des gags de Poison Ivy dans la série Pin-Up). Mais ce n’est pas le cas. Poison Ivy doit avoir son autonomie.
Poison Ivy dans un strip de la série Pin-Up - © Dargaud/Yann/Berthet

N : Comment envisagez-vous cette série dans le temps ?

Berthet : Le premier récit se déroule sur deux albums car nous avions besoin d’un album pour la mise en place. Le second tome concernera la première mission à proprement parler. Nous envisageons une deuxième mission qui sera en un tome.

Yann : On n’envisage pas. Je travaille déjà dessus !

« Les Exploits de Poison Ivy » tome 1 (Fleur de Bayou), Yann & Berthet, éditions Dargaud. Prix éditeur: 9.80 eur - notre prix: 7.90 eur.

(Entretien réalisé en octobre 2006 par Nicolas Verstappen pour le White Night Magazine. Un grand merci à Yann, Berthet et aux éditions Dargaud. © 2006 N Verstappen/WNM).



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jeudi 5 octobre 2006

Entretien avec Herval

Couverture de Tiffany #1 - © 2006 Herval/Yann/Delcourt
Herval, le dessinateur du premier tome de Tiffany paru chez Delcourt, nous fait le plaisir de répondre à quelques questions sur la genèse de cette série (avec la participation de Yann, son scénariste). Au travers de ce court entretien, vous pourrez découvrir un peu du mystère qui entoure le personnage central de cet album. Tiffany est en effet la descendante du frère de Jeanne D'Arc. La Pucelle d'Orléans lui a légué son étrange pouvoir; celui d'entendre des voix ou plutôt de lire dans les pensées...

Nicolas (à Herval) - Quel a été votre parcours avant d'arriver dans le monde de la Bande Dessinée?

Herval - Je me suis assez mal orienté dans mes études. Je voulais faire du dessin, et à la place, je suis allé en fac étudier les Lettres Modernes ! J'ai corrigé le tir en commençant à travailler. Je me suis retrouvé dans une agence de communication, à cumuler différents postes: maquettiste, roughman, directeur artistique. Ca m'a appris pas mal de choses, mais pour le dessin, j'ai dû me débrouiller. Je peux dire que je suis essentiellement autodidacte.Aujourd'hui, je travaille toujours dans la pub, pour des raisons essentiellement alimentaires! Mais ma véritable passion a toujours été la BD. J'essayais d'en faire quand je pouvais, le soir en rentrant, et les week-ends. C'est comme ça que j'ai fait mon premier album, Captain Pirate, paru chez Nucléa. Mais à ce rythme là, ça m'a pris un temps fou! J'ai mis au moins 2 ans à le faire! Et ça ne m'a pas rapporté grand chose, à part beaucoup de fatigue, et la joie de faire plaisir aux rares enfants qui l'ont lu. J'ai accusé le coup un certain temps, et puis j'ai persévéré. Mon style a évolué, aussi. Maintenant, je me suis mieux organisé pour continuer à développer une activité BD en parallèle. Je travaille à mi-temps: mi-Com, mi-BD. Mais toujours plus pour la BD. Et j'aimerais bien continuer.


N. (à Herval) - Dans un entretien pour Bodoï, Yann signale que vous l'avez "inondé de dessins". Vous désiriez travailler spécifiquement avec ce scénariste?


Herval - Oui, pour moi, Yann est une sorte de monstre sacré de la BD! Un des scénaristes les plus incontournables de sa génération. J'étais fan des Innommables, de Bob Marone, de Celestin Speculoos... Mais je suis quasi-débutant dans le domaine de la BD et je pensais que je n'avais guère le niveau pour avoir une chance de travailler avec lui. Et puis, sur le conseil d'un copain, je me suis risqué à lui envoyer un dossier avec quelques dessins, et à ma grande surprise, ça l'a suffisamment intéressé pour qu'il me passe un coup de fil! A partir de là, je ne l'ai plus lâché! On a tourné autour de quelques projets. Je lui envoyais régulièrement des croquis, des recherches. Ca nous a permis de mieux faire connaissance.


N. (à Yann)- Qu’est-ce qui vous a interpellé dans le dessin d’Herval ?

Yann - Le même aspect que développe Balac en parlant du dessin de Joël Parnotte dans votre entretien précédent. Le dessin d’Herval est expressif. Il me permet d’éviter les répétitions. Les attitudes et les visages de ses personnages font passer énormément de choses. C’est ce que je recherche chez un dessinateur.

N. (à Yann) - Les personnages féminins prennent de plus en plus de place dans vos récits par rapport à vos débuts (avec Tiffany, Dottie, Yoni et Alix dans Tigresse Blanche). Pourquoi les femmes prennent-elles le pas ?

Yann - La vraie vérité vraie, c’est que je suis marié depuis une dizaine d’années et que j’ai encore quelques attirances. Elles s’expriment au travers du monde virtuel de la BD. C’est une manière un peu détournée de fréquenter tout un tas de jolies filles, de me glisser dans leur peau et de les animer sans rendre jalouse mon épouse.


N. (à Herval) - Comment est né ce personnage de Tiffany? A-t-il été difficile de lui donner son apparence définitive?
Herval - Je crois que le synopsis de Tiffany dormait dans un tiroir, jusqu'à ce que Yann songe à me le proposer. J'ai été immédiatement séduit par cette héroïne fraîche et élégante. Audrey Hepburn est une référence indéniable pour ce personnage. Je m'en suis fortement inspiré pour lui donner son apparence, qui n'est peut-être pas tout à fait définitive, d'ailleurs. J'ai encore des hésitations sur sa coupe de cheveux... Disons qu'elle adore en changer! Et puis il faut que je travaille davantage sur sa garde-robe. En ce moment, je potasse activement la rubrique mode des magazines féminins!

N. (à Yann) - J’ai lu dans un entretien vous envisagiez Tiffany comme votre premier "shojo" (manga pour jeunes femmes). Avez-vous travaillé en envisageant un lectorat qui serait plus particulièrement féminin?

Yann - Quand je discute avec d’autres scénaristes, ils me disent tous la même chose ; ils travaillent pour eux-mêmes. En gros ils sont leur propre spectateur. Dans un film de Mankiewicz, on voit un chef d’orchestre qui dirige des musiciens qui sont tous ses doubles. Les gens se lèvent dans la salle, émus aux larmes. Ce public aussi n’est formé que par ses doubles. C’est la métaphore totale de lui-même applaudi par lui-même. C’est le comble de l’Ego. On n’a jamais fait mieux pour évoquer le narcissisme de la création. J’écris donc pour moi avant tout. J’ai simplement voulu jouer avec les codes d’un genre comme le shôjo.


N. (à Herval) - Avez-vous aussi abordé cet album avec une approche plus « féminine » ?

Herval - Tiffany est avant tout une série grand public, mais il est vrai qu'on espère que les lectrices y seront sensibles ! Yann a vraiment développé dans cette histoire des personnages et des thèmes très féminins. Et puis, avec Tiffany, on peut dire qu'on va à l'encontre des héroïnes "musclées" type Lara Croft, ou des femmes-flic avec le revolver à portée de main. Ici, point d'artillerie lourde! A l'image de l'escrime, on évolue dans un univers plus raffiné. Et Tiffany fait surtout travailler ses méninges. D'ailleurs, elle a un don: elle peut lire dans les pensées des autres. Le problème, c'est que ça ne marche plus quand elle tombe amoureuse... Mais en toutes circonstances, elle reste très féminine, élégante, racée.C'est cette image que j'ai voulu véhiculer avec mes dessins.

N. (à Herval) - A-t-il été difficile de garder une mise en page aérée alors que vous deviez intégrer des "bulles de pensées" en plus des dialogues?

Herval - Non, il n'y a pas eu de problème particulier, car à aucun moment -il me semble- les "bulles de pensées" ne sont venues s'ajouter aux "bulles de dialogues" dans une même case. Sinon c'est vrai, cela aurait donné une impression de cacophonie et de cases surchargées! C'est principalement au moment où ils ne parlent pas, que Tiffany "entend" les pensées des gens. Ca met l'accent sur ces moments particuliers où Tiffany utilise son don. Il y en a d'ailleurs relativement peu au cours de notre histoire.


N. - Etiez-vous familier avec l'univers de l'escrime ou a-t-il fallu entièrement vous documenter pour la série?

Herval - Effectivement, il a fallu que je me penche sur le sujet, car je ne connaissais rien à l'escrime ! Yann m'a bien aidé en me fournissant pas mal de doc. Et puis sur internet, les sites de clubs avec des galeries photos sont une vraie mine ! Malgré cela, j'ai encore tellement de choses à apprendre... J'espère que ça ne se voit pas trop sur les dessins, et que les escrimeurs seront indulgents! Je me suis rendu compte, en outre, que l'escrime est assez difficile à "mettre en cases". La distance moyenne entre deux escrimeurs qui s'affrontent implique souvent de montrer leurs actions dans des plans larges, des cases horizontales. Pour avoir des cadrages plus serrés, il faut les montrer de trois-quart, user de plongées et de contre -plongées...
C'est parfois un peu "casse-tête", mais j'aime bien étudier différents angles, et trouver des solutions!

N. (à Herval) - Yann travaille généralement en découpant les planches à l'avance. Ce système vous a-t-il facilité la tâche?

Herval - Disons que le découpage fait normalement partie de son travail, mais avant de commencer à travailler ensemble, la première chose qu'il m'a demandée, c'est si je préférais qu'il me fournisse un découpage écrit ou un découpage dessiné. Le dessiner, même très succinctement, lui évite de longues descriptions. Et ses dessins sont extrêmement expressifs. Moi, j'aime bien le découvrir comme ça. C'est une base pour visualiser la page. Après, on en discute. L'important pour moi, et pour lui, c'est de ne pas rester "bloqué" sur ses choix, d'arriver à me forger mes propres images et lui proposer d'autres alternatives éventuellement.


N. - Comment votre choix s'est-il porté sur les éditions Delcourt pour cette série?

Herval - Yann m'a parlé de Tiffany alors qu'il en avait déjà discuté avec Thierry Joor, directeur editorial chez Delcourt. C'était un projet en attente de dessinateur. Moi, j'ai eu le coup de foudre pour cette histoire, ça n'a donc pas traîné : je suis allé me présenter auprès de Thierry, j'ai fait 2, 3 pages d'essais qui l'ont convaincu, et l'affaire s'est conclue assez rapidement. C'était parti pour Tiffany!

N. - A qui nous souhaitons une belle carrière de détective! Je conclurai ce court entretien par quelques remerciements. A Herval tout d'abord pour sa gentillesse et sa disponibilité. Un grand merci aussi à Yann pour sa participation!


Entretien réalisé en septembre/octobre 2006
© 2006 Yann/Herval/Verstappen
Tous les crayonnés de cet entretien sont © 2006 Herval/Delcourt

mardi 26 septembre 2006

Entretien avec Balac & Joël Parnotte

Couverture du Sang des Porphyre tome 1 (© Parnotte/Balac/Dargaud)

C'est avec grand plaisir que nous vous proposons cet entretetien avec Balac et Joël Parnotte. Avant même Le Sang des Porphyre, ces deux auteurs nous ont en effet offert de superbes albums. Balac est bien entendu le scénariste à l'origine de la mythique saga des Sambre (chez Glénat avec Yslaire). Joël Parnotte, de son côté, a travaillé sur l'excellente série des Aquanautes (chez Soleil avec Vincent Mallié) et sur le one-shot Un Pas vers les Etoiles (chez Soleil avec Jérôme Félix). C'est donc un peu intimidé que je suis parti à la rencontre des deux hommes. Ils nous dévoilent dans l'entretien qui suit quelques aspects de leur collaboration sur le premier tome du Sang des Porphyre qui vient de paraître aux éditions Dargaud. Vous découvrirez ainsi comment leurs talents respectifs se sont conjugés pour faire de cette nouvelle série l'une des plus belles réussites de la rentrée.

Nicolas (à Balac) - Vous avez travaillé sur de nombreuses séries avant d’écrire Sambre. Vous avez choisi de prendre le pseudonyme de « Balac » en entamant cette série car le style n’était pas humoristique comme dans vos œuvres précédentes. Vous revenez avec ce pseudonyme aujourd’hui. Est-ce une manière de dire au public qu’il peut s’attendre à retrouver la veine ‘romantique’ des Sambre dans le Sang des Porphyre ?

Balac - Exactement. Le premier Sambre a servi de franc-tireur. J’ai pris ce pseudonyme pour montrer un style de narration un peu différent de tout ce que j’avais pu faire auparavant et qui était toujours cynique et humoristique. Dans le Sang des Porphyre, il n’y a pas de cynisme du tout. Les professionnels savent qui se cache derrière le pseudonyme de « Balac » mais pas le grand public. Aux dédicaces, de nombreuses personnes s’étonnent en disant : « Ah, c’est vous Balac » ! Je trouve ça assez bien.

(Nicolas - Je respecte donc ce « jeu » en laissant planer le mystère pour ceux qui ignoreraient encore qui ce cache derrière le pseudonyme de « Balac »).

N. - Est-ce aussi pour marquer les vingt ans du premier Sambre qui est paru en 1986 ?

Balac - C’est un hasard. L’histoire aurait très bien pu sortir il y a deux ans. Nous l’avions mis en chantier à cette époque.

N. - Ce choix de reprendre le pseudonyme de Balac a-t-il été posé dès le début du projet du Sang des Porphyre ?

Balac - Oui. Moi je l’avais en tête depuis le début. Ce pseudonyme est une sorte de garde-fou qui m’empêchera de mettre de l’humour. Même dans les séries relativement plus réalistes que je signe sous mon nom, je ne peux m’empêcher de mettre de l’humour. Je garde toujours un style un peu caustique. Dans les Porphyre, on est vraiment dans le premier degré. Les personnages souffrent et il n’y a pas de dérision. D’ailleurs, j’essaie faire de moins en moins de dérision. C’est quelque chose qui me sort par les yeux aujourd’hui.

Détail d'un crayonné de Joël Parnotte pour le Sang des Porphyre (© 2006 Balac/Parnotte/Dargaud)

N. - Vous vous fixez une nouvelle ligne d’écriture ?

Balac - Oui, en tentant de rester constamment réaliste. Même en humour. Je veux faire de l’humoristique réaliste. Le personnage dit ce qu’il ressent et éprouve des émotions sincères. Il ne se cache pas derrière un garde-fou cynique. C’est sans doute parce que je me sens bien dans ma peau.

N. - Avez-vous ressenti une appréhension à revenir avec le pseudonyme de « Balac » ?

Balac - Trente secondes, pas plus.

N. (à Joël Parnotte) - Avez-vous envisagé l’idée que l’on puisse comparer votre travail avec celui d’Yslaire ?

Joël Parnotte - Non. Parce que j’ignorais que l’histoire serait écrite sous ce pseudonyme.

Balac - Je ne lui ai pas dit au départ (rires).

Joël Parnotte - Je crois que Balac a voulu éviter de me mettre la pression. Sinon, j’ai le sentiment d’avoir mon autonomie par rapport à Sambre. Je n’ai pas l’impression d’arriver derrière et d’être mis en comparaison. J’ai simplement fait mon travail sur une histoire qui est de toute manière différente. Je n’éprouve pas de pression particulière.

Balac - J’avais décidé de ne surtout pas faire du « à la manière de Sambre ». Et puis il faut dire les choses comme elles sont : nous sommes face à une nouvelle génération qui n’a pas connu Sambre et qui la considère comme un « vieux classique » sans s’y intéresser.

N. (à Parnotte) - Comment s’est déroulé votre rencontre avec Balac ?

Joël Parnotte - Un jour, j’ai reçu un coup de téléphone de Balac qui avait repéré ce que je faisais. On a fait connaissance. J’habitais Angoulême et il se trouve qu’il venait justement au Festival.

Balac - Je rectifie. Je suis allé au Festival pour rencontrer Joël sinon je ne me serais pas déplacé.

Joël Parnotte - Là, on a discuté plus longuement et on est tombé d’accord sur l’idée de travailler ensemble. Et petit à petit, en dégrossissant les sujets, on s’est mis d’accord sur les Porphyre. Ca nous plaisait à tous les deux.

N. - Vous avez travaillé comme coscénariste sur les Aquanautes. Vous auriez pu lancer votre propre série mais il semble que les collaborations vous attirent ?

Joël Parnotte - La démarche de Balac m’a intéressé car il n’est pas venu avec un scénario tout fait. On a développé ensemble la série ensemble. Ca m’a plu.

N. (à Balac) - C’est au travers de quels albums que vous avez découvert le travail de Joël ?

Balac - C’était les Aquanautes. J’ai été frappé par l’expression des personnages que je trouve très « bande dessinée ». C'est-à-dire qu’il y a des jeux de visages et d’expressions qui sont en adéquation totale avec la « bulle ». C’est un aspect qui me fascine. Quand on lit la bulle, le visage en dessous confirme ce qui est dit. C’est rare de lire cela dans les visages. Dans de nombreuses bandes dessinées, souvent esthétiques, on a du mal à éprouver des émotions en regardant les visages.

Joël Parnotte - Je ne conçois pas dessiner autrement. Pour moi, un personnage est là pour exprimer quelque chose et je suis vraiment à ce qu’il dit. Comme un metteur en scène va faire jouer son acteur. Je ne peux pas me contenter d’une expression figée. En tout cas j’essaie ; après c’est le lecteur qui jugera si c’est réussi.

N. (à Parnotte) - « Balac » travaille généralement en proposant un story-board à ses dessinateurs sans jamais l’imposer. Avez-vous travaillé sur base de ce story-board ?

Joël Parnotte - Avant, j’étais co-scénariste avec Vincent Mallié (sur Hong Kong Triad et les Aquanautes). J’ai aussi participé au scénario d’Un Pas vers les Etoiles avec Jérôme Félix. Nous travaillions à partir d’un texte. Balac m’a envoyé un story-board dessiné qui m’a permis d’avoir un point de vue de lecteur. C’est agréable de découvrir ce que tu vas avoir à dessiner en ayant cette position. Cela permet d’aborder les pages et les scènes différemment. J’ai apprécié cette approche car un texte me parle moins.

N. - Avez-vous rencontré des difficultés face à certaines scènes. Avez-vous apporté des modifications au story-board ?

Joël Parnotte - Les intentions de Balac s’exprimaient très bien au travers de ses story-boards. Après j’ai fait mon interprétation. J’ai rarement suivi à la lettre ce qu’il m’envoyait.

N. (à Balac) - Vous avez utilisé un système de travail par 6 planches comme celui utilisé pour vos autres séries?

Balac - Oui. Toujours. Je lui envoie un paquet de pages suffisant pour qu’il puisse travailler un certain temps sans devoir attendre.

N. - Dans le dossier de presse, on peut lire que vous avez réorienté le scénario et les dialogues « de façon à laisser plus encore respirer les images » de Joël Parnotte. C’est grâce à ce système?

Balac - Oui. Etant donné que je n’avais jamais travaillé avec Joël, je ne savais pas comment il allait retranscrire ce que je visualisais vaguement. Au fur et à mesure, il m’est même arrivé de lui dire de supprimer des bulles parce que le dessin était suffisamment expressif pour que les bulles ne servent à rien. Elles ne faisaient que répéter ce qu’on avait bien compris. Ce n’est pas toujours le cas en Bande Dessinée. Parfois je suis obligé de mettre une bulle parce que j’ai peur que la tête n’exprime pas assez l’émotion. J’ai peur que le lecteur ne perçoive pas qu’il est en train de se passer quelque chose entre deux personnages qui se regardent. Il vaut mieux qu’il y ait une bulle qui dise : « je te regarde et je vais te faire la peau ». C’est tellement mieux quand rien n’est dit mais que l’on comprenne simplement la haine qui passe dans les visages.

Détail d'un encrage de Joël Parnotte pour Le Sang des Porphyre (© 2006 Parnotte/Balac/Dargaud)

N. (à Balac) - Vous signalez dans un entretien que « trois albums sont un délai idéal pour raconter un histoire ». C’est le délai que vous vous êtes fixé pour le Sang des Porphyre ?

Balac - Oui, nous étions parti sur trois albums mais Joël a placé d’énormes scènes de décor qui n’étaient pas dans mon découpage.

Joël Parnotte - Ca y est, ça va être de ma faute. (Rires)

Balac - Si, si. C’est entièrement de sa faute. Mais ça rajoute une atmosphère. J’ai toujours tendance à faire des cadrages très serrés. C’est un défaut que j’ai dans tous mes scénarios. C’est toujours trop étriqué, ça ne respire pas assez. Je pense donc que la série se fera sur quatre albums pour avoir de beaux décors.

Joël Parnotte - C’est vrai qu’une partie de mon travail de découpage consiste à réunir le découpage de Balac en une seule grande case. Je pense qu’on est aussi sur une histoire assez contemplative. Ca vaut la peine de laisser cet aspect-là s’exprimer. Ca va dans le sens de l’histoire. Ce n’est pas gratuit.

N. (à Balac) - Une place plus large est laissée au silence lorsque vous travaillez sous le nom de « Balac ». Les trois premières planches du deuxième Sambre et les trois planches muettes du Sang des Porphyre en témoignent. C’est lié à votre pseudonyme ?

Balac - Déjà dans Sambre, cela tenait d’une tentative de faire autre chose, de sortir de cette espèce de schéma classique de Franquin où on tasse énormément. Il y a avait énormément de petites cases, avec des dialogues et des petits gags rajoutés dans les coins. Le décor devait être drôle en lui-même. Il fallait mettre un maximum pour que le lecteur en ait pour son argent.

Joël Parnotte - Il fallait s’appeler Franquin pour réussir à faire des trucs lisibles avec 27 cases par page.

N. (à Balac) - Dans un entretien, vous relatez une expérience marquante de votre vie. Vous signalez que vous deviez prendre un bateau mais que vous avez changé d’avis au dernier instant. Vous avez ainsi échappé au naufrage du navire qui a coulé ce jour-là. Le Sang des Porphyre est-il un écho de cet événement et de votre enfance passée en Bretagne ?

Balac - Oui. Cette histoire me pose un gros problème car quelque part, je devrais être mort. En plus, mon père a été marin et il a été porté disparu en mer (mais il en est revenu). Il m’a parlé aussi des naufragés qu’il a sauvé. De son côté, ma grand-mère me parlait sans cesse de naufrages. La mer, les naufrages et les noyés sont un thème important pour moi.

N. (à Parnotte) - A-t-il été difficile de définir graphiquement des personnages féminins au caractère aussi fort (comme Soizik ou Hermine de Rothéneuf)?

Joël Parnotte - Oui, c’est ce qui a été le plus compliqué pour moi.

Balac - Ah ?

"Soizik" dans Le Sang des Porphyre (© 2006 Parnotte/Balac/Dargaud)

Joël Parnotte - Oui, c’était une difficulté d’extraire quelque chose d’assez expressif et d’intéressant. J’ai l’impression que de nombreux dessinateurs parviennent à faire un type de personnage féminin mais qu’on va le retrouver dans tous leurs albums avec une autre coupe de cheveux mais la même morphologie. J’aimerais bien parvenir à extraire d’autres genres. C’est l’aspect sur lequel je travaille le plus.

N. (à Parnotte) - Je crois que vous réalisez pour la première fois la colorisation d’un de vos albums (puisque Delphine Rieu a fait celles des Aquanautes, d’Hong Kong Triad et d’Un Pas vers les Etoiles). Cela a-t-il été un pari difficile ?

Joël Parnotte - J’ai voulu faire les couleurs du one-shot Un Pas vers les Etoiles. J’ai tenté des essais à l’aquarelle et ça a été une catastrophe. C’était vraiment laborieux pour un résultat particulièrement médiocre. J’ai donc abandonné. L’envie m’est revenue sur les Porphyre. J’ai fait des essais sur ordinateur cette fois-ci. Techniquement parlant, c’est plus évident de travailler sur Photoshop que de maîtriser des mélanges de couleur et les réactions du papier. C’est un apprentissage de plusieurs années. Photoshop, c’est une question de quelques mois. J’ai donc fait des essais et j’ai montré à Balac.

Balac - Mais ça prend du temps malgré tout. On a le sentiment que c’est rapide à t’entendre.

Joël Parnotte - Je veux dire qu’on maîtrise rapidement Photoshop. Je ne connais que 10% du logiciel mais ça me suffit pour la colorisation. Avec le pinceau il m’aurait fallu dix ans de carrière pour obtenir les mêmes dégradés. Sur ordinateur, le travail de colorisation prend malgré tout un certain temps. Il faut chercher les ambiances. J’ai fait mes essais et ça a plus à Balac et chez Dargaud. Je me suis donc lancé.

N. - Les couleurs (des ocres, des jaunes et des bleus) ne correspondent pas du tout à la documentation que vous a donnée Balac. Vous avez pris des libertés.

Joël Parnotte - Ma démarche n’a pas été de faire des couleurs réalistes. Tout doit être au service de l’histoire ; les couleurs aussi. Elles aussi doivent être narratives. Je dois faire passer quelque chose dans une scène et c’est ce que je garde en tête. C’est ce qui est raconté qui me fait tomber sur telle ou telle ambiance. Je fais des essais avec le logiciel. J’essaie du bleu partout et je me dis « tiens, c’est pas mal ». Mais j’essaie de travailler sur la lumière dans la page avant de réfléchir aux couleurs.



Détail d'un encrage du Sang des Porphyre (© 2006 Parnotte/Balac/Dargaud)

N. - Comment avez-vous géré le travail sur le dernier tome des Aquanautes et le premier tome du Sang des Porphyre qui sont parus à quelques mois d’intervalle? Les deux albums se chevauchaient ?

Joël Parnotte - J’ai mal géré cette situation. Au début j’ai cru que parviendrais à passer facilement de l’un à l’autre. Il ne me restait que la couleur à faire sur les Porphyre quand on a commencé le dessin des Aquanautes. Finalement, ça a été plus compliqué que prévu. J’ai avancé de manière moins soutenue sur les couleurs des Porphyre pour pouvoir boucler les Aquanautes dans les meilleures conditions. C’est ce que j’ai privilégié. Je ne suis pas parvenu à mêler les deux complètement.

N. - Sur certains sites, on annonce la parution d’un second tome d’Un Pas vers les Etoiles fin septembre. Je suppose que c’est une erreur.

Joël Parnotte - Oui, c’est une réédition, pas un nouveau tome.

Balac - C’est ce qui s’appelle Un Faux Pas vers les Etoiles.


(Entretien réalisé en septembre 2006 pour le WhiteNight Mag - © N. Verstappen/Balac/Parnotte - Un grand merci aux auteurs et aux éditions Dargaud)

lundi 17 juillet 2006

Entretiens François Schuiten/Debbie Drechsler

François Schuiten et l'Actor's Boat

François Schuiten aime les villes. Il l’a prouvé avec talent au travers du cycle des « Cités Obscures » qu’il dessine depuis de nombreuses années avec la complicité de son ami Benoît Peeters. Mais François Schuiten aime aussi sa ville. Il a mis Bruxelles à l’honneur dans son album « Brüsel » mais aussi dans un travail de scénographe sur de nombreux sites de la capitale (station Porte de Hal, restauration de la Maison Autrique). Claude Diouri, le gestionnaire des cinémas du Styx et de l’Actor’s Studio, s’est donc naturellement tourné vers cet artiste pour accompagner un projet des plus ambitieux : réhabiliter une ancienne péniche en salle de cinéma à deux pas de la place Sainctelette. François Schuiten nous dévoile quelques aspects de sa collaboration avec Claude Diouri et l’architecte de l’Actor’s Boat dans la revue WhiteNight: le DOSSIER.
Un entretien plus complet avec l'auteur sera bientôt disponible sur le site Xeroxed.be.

© 2006 François Schuiten - Actor's Boat

Entretien avec Debbie Drechsler

Debbie Drechsler, la dessinatrice du bouleversant Daddy's Girl, nous fait le plaisir de répondre à quelques questions sur son parcours artistique. Une excellente occasion de découvrir les oeuvres injustement méconnues de ce talentueux auteur. L'entretien est accompagné d'un essai de Richard Sala et d'une présentation de JC Menu. Il est disponible dans notre espace alternatif.


Daddy's Girl de Debbie Drechsler (© Drechsler/L'Association)

jeudi 6 juillet 2006

Entretien avec André BENN

Rencontre avec André Benn, un auteur aussi affable qu’exigeant

André Benn



Le personnage de Mic Mac Adam a bientôt 30 ans. Pourtant, à l’inverse de nombreux héros « classiques », il est loin d’être tombé dans le piège tentant des recettes toutes faites. André Benn a su préserver son enquêteur de l’Etrange des affres de la facilité grâce à une intégrité artistique des plus louables et un grand sens de l’exigence. Il a appris des meilleurs -Peyo entre autres- mais il ne s’est jamais reposé sur ses acquis. En s’associant avec le jeune scénariste Luc Brunschwig (« L’Esprit de Warren », « La Mémoire dans les Poches », « Makabi »), il a su renouveler la surprenante modernité qui naquit du tandem qu’il forma jadis avec Stephen Desberg. Avec ce quatrième tome des «Nouvelles Aventures de Mic Mac Adam » (paru chez Dargaud), il nous prouve une nouvelle fois que l’on peut tout à la fois rester un « classique » au sens noble du terme et surprendre ses lecteurs en jouant sur le détournement de leurs attentes. Comme il nous l’explique dans l’entretien qui suit, André Benn est bien loin d’être devenu un auteur académique.

Les Nouvelles Aventures de Mic Mac Adam tome 4 (© Dargaud/André Benn)

Nicolas - Mic Mac Adam est apparu pour la première fois en 1978 dans le Journal de Spirou. Comment est né ce personnage ?

André Benn – Je voulais faire une série fantastique, une histoire de fantôme. Ca m’a évoqué l’Ecosse, tout simplement. J’avais donc l’idée de ce personnage d’Ecossais en tête et même son graphisme. J’ai alors proposé à Desberg de travailler dessus. Comme Alain De Kuyssche venait d’entrer chez Spirou comme rédacteur en chef et qu’il appréciait notre travail, Desberg m’a poussé à lui présenter le projet. De Kuyssche cherchait des séries intéressantes et il a compris l’originalité de la nôtre. Nous proposions un nouveau créneau. En littérature, le Fantastique pur était courant mais pas en bande dessinée. Il n’existait presque rien et nous sommes parmi les premiers à avoir réadapté, à notre manière, tout ce qui faisait la force du Fantastique de l’époque. Après nous avons peaufiné et nous avons trouvé notre propre originalité. Mais au début, nous sommes parti sur un melting-pot. Ca fait partie du charme de la série d’ailleurs.

N – Vous avez démarré avec des aventures au ton clairement humoristique.

André Benn – Nous ne savions pas où nous allions. Nous venions d’arriver dans le journal de Spirou où travaillaient des auteurs comme Cauvin. C’était un journal tourné vers les récits à gags alors nous avons démarré dans la même veine. D’un autre côté, nous étions dans le Fantastique et très vite nous avons compris que nous allions prendre une autre direction. Je voulais que le personnage s’exprime par rapport à des choses que je ressentais. Si tout a évolué vers le noir, c’est toujours un peu à cause de moi. Je crois qu’au départ Desberg a cru qu’on resterait dans quelque chose d’humoristique. Puis j’ai commencé à faire du semi-réaliste et Desberg a suivi. Mais il était capable de suivre tout ce que je voulais. J’étais libre de traduire entièrement l’émotion du personnage, sa manière d’être.

Les Premières Aventures de Mic Mac Adam volume 1 (© Dargaud/André Benn)

N – Dès sa première apparition, le personnage de Mic Mac Adam est plongé dans l’obscurité (sauf son « gros nez »). La noirceur est inscrite dès son origine.

André Benn – C’est exact. J’avais de nombreux croquis qui étaient déjà fait avant de penser à Desberg ou au journal de Spirou. Lorsque la série a été acceptée, je suis parti en repérages à Londres avec Desberg et Alain De Kuyssche qui était très enthousiaste. Nous sommes donc allés dans les endroits les plus sordides de Londres, dans les bas-fonds. C’est là que j’ai découvert ce fog, ce côté noir. De ce fait, même sur les histoires du début, je produisais déjà inconsciemment ce que la série deviendrait par la suite. J’allais vers un Fantastique d’épouvante, plus gore, plus noir. Mais cet attrait est aussi plus ancien. J’ai été voir très tôt des films fantastiques comme « La Vierge de Nuremberg ». J’ai commencé à en voir dès l’âge de 14 ans. Inconsciemment, ça m’a apporté de nombreuses choses qui sont ressorties plus tard. Avec la littérature aussi comme Dickens ou Hugo.

N – Avec Le « Tyran de Midnight Cross » (1980-81), vous basculez dans un univers particulièrement sombre.

André Benn – Oui mais il reste des relents d’humour comme dans la séquence de l’asile. Le personnage de Mic Mac Adam gardera toujours son côté « gros nez » et caricatural comme dans les « Nouvelles Aventures ». Là il n’y a plus rien de drôle mais en même temps on reste toujours avec un personnage qui donne l’illusion au lecteur qu’il va entrer dans un récit humoristique alors que tout est au premier degré. C’est ce qui fait la saveur et le succès de la série. Dans notre cas, ça a vraiment fonctionné. C’est la magie de Mic Mac Adam. Et rien n’était prémédité.

Extrait des Premières Aventures de Mic Mac Adam (© Dargaud/André Benn)

N – Vous avez écrit quelques histoires courtes de Mic Mac Adam. Pourquoi ne pas l’avoir repris en étant seul aux commandes?

André Benn – J’ai toujours travaillé avec quelqu’un sur Mic Mac Adam sauf rares exceptions. Quand j’ai fait ma coupure, j’ai soit adapté soit écrit mes histoires moi-même. Pendant 15 ans j’ai travaillé seul. C’était un peu pesant. J’ai donc un peu travaillé avec Delaby et ça m’a fait du bien. Alors au moment de reprendre Mic Mac Adam, ça a été l’occasion de retravailler avec quelqu’un. Mais j’ai envie d’écrire un Mic Mac Adam seul, sur un synopsis de Desberg que j’ai encore. Mais ce n’est pas parce que je peux écrire mes histoires moi-même que je dois forcément le faire. Après je fais un one-shot avec une femme au scénario. C’est un challenge, la possibilité d’avoir un regard et une sensibilité différente. Ici, féminins. Pour évoluer tu ne peux pas te cantonner uniquement à toi-même et surtout dans un métier comme la bd où tu es déjà souvent solitaire. Voilà les raisons pour lesquelles j’en ai profité de retravailler avec quelqu’un sur Mic Mac Adam.

Couverture du Spirou n°2555 - Mic Mac Adam - Les Cinq Miroirs (© Dupuis/André Benn)


N – Pourquoi avoir choisi Luc Brunschwig pour reprendre le scénario ?

André Benn – C’était une bonne idée de ma part de le proposer à Brunschwig. Mais je ne travaille pas par rapport à ce que Brunschwig a fait par exemple. Je n’avais pas lu ce qu’il avait fait mais un entretien de lui. C’est plutôt ce que la personne a au fond d’elle, ce qu’elle a envie de raconter. Sa personnalité. Brunschwig était très noir. Je lui ai proposé et il m’a donné sa réponse définitive deux jours après. Ca s’est fait très rapidement entre nous deux. Je l’ai invité chez nous et on a commencé à travailler. Là où j’ai fait un bon choix, c’est que je ne voulais pas refaire Mic Mac Adam comme avant. Ce serait ridicule, vingt ans après. Il me fallait respecter ce qui avait été fait mais apporter quelque chose de neuf, un nouveau ton. C’était un challenge difficile. La fin du tome cinq nous a demandé pas mal de tracas mais j’en suis vraiment très content. Si je refais un Mic Mac Adam sur un synopsis de Desberg, j’espère qu’avec cet album je serai entre les deux. Ce ne sera plus Brunschwig, pas vraiment Desberg et qu’il aura une approche « André Benn » où l’on découvrira le Mic Mac Adam tel qu’il est réellement. J’aimerais bien en terminer là, ce ne serait plus les « Nouvelles Aventures de Mic Mac Adam » mais les « Dernières Aventures de Mic Mac Adam ». Il peut encore se passer des choses mais en tout cas, c’est au programme.

N – Comment s’est déroulé votre travail avec Luc Brunschwig ? Vous lui avez donné des pistes ?
André Benn – Non pas du tout. On a fait du fantastique mais Luc est allé dans un autre fantastique. Après un repérage avec Desberg, j’avais ramené des livres sur la Première Guerre mondiale. Ils sont restés plus de vingt ans dans l’armoire. Et Luc m’a dit : « J’ai des tas de trucs à dire et j’aimerais intégré le personnage dans la Guerre 14-18 ». Pas de problèmes ! J’avais la documentation. Les choses étaient dites d’avance. Ca a été assez ardu quand même. La toile de fond était assez difficile. Et puis il fallait innover en respectant la série originale. J’ai fait près de 3000 croquis de Mic Mac Adam car je voulais qu’il ressemble et qu’il ne ressemble pas dans le même temps. Pour une reprise, ce n’est pas si évident. Ce n’est pas une facilité. Au contraire. Il aurait été plus facile de faire autre chose.

N – Avec ces « Nouvelles Aventures », c’est une nouvelle tranche de la vie du personnage que nous découvrons. C’est une des grandes originalités de la série que de découvrir la vie d’un personnage dans un désordre chronologique.

André Benn – Oui. Ici, il fait plus jeune. Certaines aventures se passent en 1920-21, d’autres en 1914. J’ai été dans diverses périodes de sa vie. Rien ne m’empêchait de faire un épisode en 1935. Ca m’intéresse de me dire qu’il lui est arrivé quelque chose en 1912 et que ça le marque quand je le dessine en 1914. Il y a des moments où il est beaucoup plus dur comme quand ça se passe mal dans les « Cinq Miroirs ». Dans les « Nouvelles Aventures », Mic Mac Adam n’agit pas beaucoup. Il est dépassé par la guerre. Dans ma tête, j’ai toujours vu Mic Mac Adam comme quelqu’un qui utilise sa tête, c’est un écrivain. Mais il a quand même ce côté « punch ». Il n’a pas froid aux yeux. Il ose y aller. Mais avec 14-18, il est dépassé. Luc et moi tenions à cet aspect. Il résiste de son mieux mais il est limité. Il est ballotté au gré des événements.

Croquis pour les Nouvelles Aventures de Mic Mac Adam (©Dargaud/André Benn)


N – Le découpage des « Nouvelles Aventures » rend bien le chaos de la guerre. Comment avez-vous abordé ces mises en page moins conventionnelles ?

André Benn – Au départ, on ne pensait pas faire ce récit en cinq volumes mais en deux. Je me rappelle ce que Luc m’a dit quand on a eu les premières pages définitives: « Je me demande comment tu vas tout faire tenir en deux tomes ». C’est une des raisons pour lesquelles j’ai commencé à déborder des cases. Il me fallait un maximum de place. Certaines personnes n’apprécieront peut-être pas. Dans un lectorat plus jeune, certains s’étonnent qu’on puisse trouver cette approche dans un « Mic Mac Adam ». Je n’innove pas. Il y avait déjà des débordements de cases dans « Buddy Longway » et bien d’autres. Mais dans le décentrage radical de certaines pages, je vais très loin. Il y a un côté ardu. On perd pied, mais c’est ça aussi 14-18. C’est un cauchemar. On entre dans une folie. Ce n’est peut-être pas évident mais ça fait partie du récit. Je veux traduire tout ça. Ce n’est peut-être pas la bonne approche mais c’est la mienne. On me jugera quand l’œuvre sera finie.
On me dit souvent que je suis un « classique ». Je suis un classique mais pas un académique. C’est avec le classique qu’on peut avancer, aller plus loin. Je croque des personnes dans les bistrots pour les attitudes de mes personnages. Ca aussi, c’est très loin d’être de l’académisme.

(Entretien réalisé par Nicolas Verstappen en avril 2006 – copyright Nicolas Verstappen/André Benn)

- André Benn sur le net: le site dédié
- « Les Nouvelles Aventures de Mic Mac Adam » par André Benn et Luc Brunschwig, 4 tomes parus, Dargaud.
- « Les Premières Aventures de Mic Mac Adam » par André Benn et Stephen Desberg, 2 intégrales parues, Dargaud.

mardi 4 juillet 2006

Entretien avec Kevin HUIZENGA


Un entretien avec Kevin Huizenga, l'auteur de "Ganges #1" chez Vertige Graphic/Coconino Press, est désormais disponible dans notre espace alternatif: Xeroxed.
 
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